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vendredi 4 mars 2011

Table ronde

avec Hubert Védrine

lundi 31 janvier 2011, dans la Salle de Conférences du Lycée Henri IV

Compte-rendu par Robin Charbonnier et

Constance Lebrun.

Madame Morisseau : Bonjour monsieur le professeur, monsieur le Ministre, … monsieur l’Européen ? Nous vous avons convié aujourd’hui à cette table ronde, grâce à l’intermédiaire de la mère de Benjamin Duhamel, et vous avez très gentiment accepté de venir afin de discuter de thèmes liés à l’Union européenne, définis préalablement. Ce sont les élèves du Club UE qui vous poseront des questions, puis peut-être le public. Le Club UE, dont l’expérience grandit en matière de table ronde et de débats sur l’Europe puisque nous avons déjà reçu M. Jean-Pierre JOUYET l’année dernière et débattu avec des Suédois eurosceptiques ainsi qu’avec des Hongrois « déboussolés » (voir « Nos articles »), cherche, à travers un travail journalistique, à mieux comprendre l’Union Européenne. C’est pourquoi c’est aujourd’hui un grand honneur pour nous et une grande satisfaction de recevoir un ancien Ministre des Affaires Etrangères. (présentation des élèves du club UE)

  • Souverainetés nationales et construction européenne:

Morgane Suquet : Dans un entretien accordé à touteleurope.net, vous parlez d’un fossé entre les élites (plutôt fédéralistes) et les citoyens (qui seraient plutôt souverainistes).

Comment faire aimer l'Europe aux Européens ? Cela doit-il passer par un apprentissage plus approfondi en cours de géographie ou d’ECJS, par exemple?

Hubert Védrine : Tout d’abord, je suis très content d’être ici car, pour une fois, je ne suis pas face à des diplomates. J’ai aujourd’hui une longue expérience de l’Europe, avec notamment 14 ans passés aux côtés de François Mitterrand (1981-1995) et cinq ans au Ministère des Affaires Etrangères (1997-2002); j’ai donc suivi l’évolution de la construction européenne (rappel : Acte Unique en 1986 et Traité de Maastricht en 1992) ce qui m’a amené à une vision réaliste de l’Europe.

Après la guerre, c’est la paix qui a fait l’Europe, qui s’est alors construite autour d’intérêts économiques communs. Il n’y avait donc pas d’enthousiasme particulier dans les populations puisqu’elles n’étaient pas contre mais pas demandeuses non plus, étant plus occupées par l’après-guerre et la croissance. Mais à partir des traités plus importants comme celui de Maastricht, les décisions ont eu de plus en plus d’impact dans la vie des gens, il est alors plus difficile de les faire adopter et de nouveaux débats s’ouvrent, principalement dans les 10-15 dernières années. On commence donc à voir un fossé, entre des élites qui désirent aller plus loin pour l’intégration et qui sont par conséquent fédéralistes, et des populations eurosceptiques (qui ne sont pas contre mais qui ne s’investissent pas) et même anti-européennes (en plus petit nombre). Il y a deux grandes raisons à cela : les peuples se sentent dépossédés d’une souveraineté qu’ils ont conquis et qu’ils voient se diluer, ils participent alors moins à la vie politique (par exemple il y a de moins en moins de participation au suffrage universel)

Taux de participation aux élections législatives depuis 1958

Taux de participation
aux élections européennes depuis 1979

Source : http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/suffrage_universel/suffrage-participation.asp#participation

En outre, avec l’intensification de la construction européenne, on assiste à une dérégulation, alors que l’on pensait que l’Europe serait protectrice et structurée, ce qui conduit les populations à se sentir « dépassées ».

Rayan Chebbi-Giovanetti: Au Royaume-Uni et en Suède, l’euroscepticisme est devenu un argument politique principal, et autant à gauche qu’à droite.

Hubert Védrine : Attention, il ne faut pas confondre hostilité et scepticisme. L’euroscepticisme est l’expression des doutes vis-à-vis de l’abandon de la souveraineté (à qui ? à un marché fou ?), tandis que « l’euro hostilité » est le rejet de l’Europe. Ici c’est le sentiment eurosceptique qui est utilisé, car il répond à une frustration politique en prenant les faiblesses de l’entité de l’Europe comme bouc-émissaire. Ce sont surtout les extrêmes qui l’utilisent, avec le populisme. On constate, à l’inverse, que les arguments pro-européens (« l’Europe c’est la paix, l’avenir, l’audace… ») ne marchent plus, et même chez les Allemands, pourtant les premiers convaincus. Il y a donc une situation anxiogène, que l’on a observée dès Mitterrand, qui rassurait les Français en disant que « une Europe forte nous protègera mieux ». Ainsi, une attaque frontale contre ceux qui veulent voter non à l’Europe serait une erreur.

Mme M : Au sein de notre club, Il n’y a pas de débat « pour ou contre l’Europe », mais plutôt un débat « comment faire l’Europe ».

Hubert Védrine : Aujourd’hui, le souverainisme est mal considéré par les élites, mais l’abandon de souveraineté n’est pas populaire non plus. On privilégie donc les projets en commun et non une mise en commun (par exemple, la Cour Constitutionnelle allemande a décidé d’arrêter les transferts de souveraineté). Et l’on exagère le rôle des traités : ceux-ci sont ratifiés de 27 manières différentes, car pour les Etats, il est dur de changer.

Eva Parker : Vous avez dénoncé les « droits-de-l’hommisme » (attitude bien-pensante invoquant la défense des droits de l'homme et, plus généralement, une attitude excessivement tolérante. Hubert Védrine, partisan d’une politique étrangère plus réaliste a déclaré en 2007 : « le « droit-de-l’hommisme est une posture de repli. C’est une politique de remplacement qui prend acte de notre incapacité à intervenir, y compris sur le plan militaire. Ce « droit-de-l’hommisme » est valorisant vis-à-vis des opinions publiques européennes, mais il n’a aucune influence sur les mondes russe, arabe ou chinois. Nous faisons des discours pour pallier notre absence de pouvoir ou d’influence. »). Est-ce que nous avons la légitimité, serait-ce une vocation pour l’Europe, comme pendant la période du colonialisme, de « diffuser » les droits de l’Homme ?

Hubert Védrine : Les Occidentaux ne les ont pas toujours respectés comme avec la peine de mort (et le colonialisme !). Ils se sentent messianiques alors que la domination européenne est aujourd’hui terminée. Mais ils l’ont fait pendant des siècles, à travers la religion ou le modèle républicain. Sous la période Bush, on a considéré qu’on devait imposer la démocratie pour qu’elle se répande. Mais même chez nous la démocratie est à perfectionner. (mais alors, quelles valeurs pour l’Europe ?? Un passé commun, c’est tout ?)

Paul Mirande : Le budget doit être européen, il paraît donc absurde qu’il soit si faible. Est-ce à cause des souverainetés nationales ?

Hubert Védrine : Le problème du budget est lié aux contradictions avec les libéraux. Mais le plus gros budget possible n’est pas un objectif. Pour ma part, je suis partisan d’une augmentation raisonnable du budget, mais ce n’est pas la tendance actuelle (rappel : il n’y a pas encore eu d’accord concernant le budget 2011 !)

Question du public : Quelles sont les solutions à l’euroscepticisme ?

Hubert Védrine : Je pense d’abord qu’il faut ralentir jusqu’à arrêter l’élargissement. Pour convaincre les eurosceptiques, il faut aussi apporter des réponses fortes. Qu’est-ce que l’Europe, une grosse ONG ? Non, il faut remettre en question la place de l’Europe dans le monde, car elle n’a aujourd’hui aucun poids et semble plus être un gros système caritatif. Les Européens doivent donc s’imposer sur la scène internationale, et pour cela doivent se mettre d’accord, par exemple la France, l’Allemagne et la Pologne face à la Russie. Enfin, il faut arrêter de faire trop de traités.

Questions du public : Quelle place est faite aux Roms dans l’UE ? Leur situation est terrible…

Hubert Védrine : Il faut avoir des attentes raisonnables. L’Europe est un rassemblement de gouvernements ; elle a un bon bilan mais ce n’est pas non plus une institution magique ! Bien que les solutions soient difficiles, il y a une dynamique positive. Avec la mécanique européenne, on va aboutir à une amélioration de la situation, ce qui ne serait pas possible ailleurs. La place des minorités en Europe reste un vaste débat, mais ce continent est un des endroits au monde où il y a le moins de discriminations, ce qui est déjà fabuleux!

La question de l’élargissement de l’UE :

Clémentine Tallet : L’UE peut-elle être facteur d’apaisement des nationalismes ?

Hubert Védrine : Oui c’est une évidence. Elle offre la perspective, intéressante pour les peuples, de co-décider et d’apprendre le compromis. Les nationalismes, entretenus par la peur, peuvent être accompagnés par l’UE, comme ça a été le cas lors de la chute du communisme. L’entrée dans l’UE a un effet apaisant pour les nationalismes, car la perspective européenne est positive.

Benjamin Helman : Le report systématique de l’entrée de la Turquie dans l’UE, ne peut-il pas pousser ce pays à se retourner vers l’Orient ?

Hubert Védrine : Non, jamais. La Turquie est un pays intelligent. Même s’il a plusieurs alliances, l’UE lui est indispensable, il n’y a donc pas de risques de revirement. Cependant, il aurait fallu mieux gérer les négociations, car on a laissé se créer l’espoir d’une adhésion prochaine. Je pense qu’aujourd’hui il faut aller au bout des négociations, même s’il y a risque de crise avec ceux qui voteront contre l’entrée (les anciens ennemis de l’Empire Ottoman par exemple). Les Turcs peuvent aussi refuser d’entrer dans l’UE, mais ils ne pourront pas renoncer aux échanges avec l’Europe.

Silvia Rochet : Pensez-vous que, par les liens méditerranéens (processus Euro-méditerranéen), les pays du Maghreb puissent un jour intégrer l’UE ?

Hubert Védrine : Non, c’est exclu. Il y aura toujours des relations, mais pas d’adhésion. L’UE ne peut pas perdre la cohérence du centre.

Question du public : Existe-t-il une « sous-Europe », en périphérie du centre ?

Hubert Védrine : Non, tout le monde est dans le traité de Lisbonne, en outre l’espace Schengen et la zone euro peuvent encore s’élargir. Les autres pays ne forment pas un ensemble homogène, hors UE. C’est l’Histoire qui fait qu’il y a beaucoup de nations en Europe. Mais ce n’est pas un drame, il faut simplement un noyau central.

  • L’Union européenne compte-t-elle sur le plan international ?

Arnaud Cornède : L’UE peut-elle et doit-elle être une puissance militaire pour avoir une place plus importante sur le plan international ? (voir notre article sur la PESC).

Hubert Védrine : Ce n’est pas parce que les Etats veulent conserver leur souveraineté que l’UE n’est pas une puissance militaire. Le Plan Marshall a été la matrice de la construction européenne (on pensera à l’OECE), et seules la France et l’Angleterre ont conservé une puissance militaire importante. Encore aujourd’hui ce sont les Américains, avec l’OTAN, qui assurent la défense européenne et qui contrôlent les opérations militaires. Il y aura donc une défense européenne lorsque les Américains lâcheront cette défense. Kennedy avait proposé une défense à deux piliers, USA et UE, ce qui pourrait être une bonne idée. Et il est difficile d’être une puissance politique sans être une puissance militaire (notion de « soft-power »). Mais le cas n’est pas pour autant désespéré puisque l’Europe reste un immense continent, une grande puissance économique et scientifique.

François Gaüzère : Quelles sont les positions de l’UE face au conflit israélo-palestinien ?

Hubert Védrine : L’Europe n’intervient presque pas en Israël, et l’on n’ose pas critiquer cet Etat, car il y a un veto allemand. On dit qu’il ne faut pas gêner les Américains s’ils se chargent de régler le conflit. Mais si ces derniers ne font rien, c’est qu’il n’y a rien à faire ! Cependant, l’UE donne de l’argent aux Palestiniens.

Benjamin Duhamel : Quelle doit être la position de L’Europe dans la révolution tunisienne ?

Hubert Védrine : Dans ce conflit, les Européens se sentent investis d’une mission. Mais il ne faut pas être paternaliste et pratiquer une gestion intelligente, en accompagnant le peuple, sans pour autant décider à sa place.

Maud Rioux : Que pensez-vous du rapport du président Obama avec l’Europe ? Au début de son mandat, il affichait une position moins « américano-centrée » que son prédécesseur…

Hubert Védrine : Obama est un homme remarquable, modeste et réaliste. Il fait face à des sujets beaucoup plus importants que les réunions européennes, mais il n’oublie pas pour autant l’Europe. Mais il ne faut pas se leurrer : l’Europe compte peu pour une telle hyper-puissance. C’est en Asie que se situent les enjeux américains et mondiaux.


dimanche 5 décembre 2010

La Russie, à la frontière de l’Union européenne ?

par Amel Boukraa et Johanna Bonheur

Entretien animé et passionnant avec dix-sept élèves du Lycée 610 de Saint Petersbourg, le jeudi 18 novembre 2010, en salle 103.

Il s‘agit des correspondants russes des élèves de Mesdames Caillon et Jouan-Lafont, âgés de 13 à 17 ans (voir compte-rendu de la séance du jeudi 18 novembre 2010).)

* Le Club UE : Vous sentez-vous européen ?

- Cyril, élève russe : « La Russie est indépendante de l’Union Européenne, elle a ses propres spécificités. »

- Sonia, élève russe : « Je me sens européenne et j’espère fortement l’appartenance de la Russie à l’Union Européenne. »

- Cyril, élève russe, rétorque: « Pour moi c’est une question historique. La culture russe plutôt influencée par l’Asie est différente de celle de l’Europe et est donc plus indépendante. »

* Fetla, élève russe : « Plus on s’éloigne de St Petersbourg moins on se sent européen. »

* Que pensez-vous de l’action de Pierre Le Grand qui voulait faire de la Russie une puissance européenne ?

- Cyril, élève russe : « Pierre Le Grand a seulement transmis la culture européenne ; c’est donc une action extérieure et non intérieure. »

* Comment définissez-vous Saint Petersbourg par rapport aux autres villes de Russie ?

- Alexandre, élève russe : « St Petersbourg et Moscou sont des villes européennes de Russie, elles ne représentent pas le point de vue des autres villes de Russie. De plus, en Russie, il y a de grandes différences sociales et religieuses, peut-être même plus qu’en Europe. »

- Fetla, élève russe: « Je me sens européenne ! St Peterbourg a été créée en 1703 et quand Pierre Le Grand a voulu créée cette ville il lui a donné toutes les meilleures choses des villes européennes. Mais les autres villes n’ont pas souhaité ensuite continuer sur cette lancée. »

* Que pensez-vous d’une entrée éventuelle de la Russie dans l’Union Européenne ?

- Sonia, élève russe : « Je vois l’entrée de la Russie dans l’Union Européenne comme une possibilité de se confronter à d’autres cultures et non comme une totale immersion de la Russie. Le contact avec d’autres cultures peut permettre d’apporter des réponses aux questions. »

- Cyril, élève russe : « Sur le plan économique ça n’a pas de sens, ça ne sera pas favorable à la Russie. En effet, si la Russie entre dans L’Union Européenne, ce serait catastrophique car il y aurait une hausse des prix comme par exemple la hausse de l’alcool en Russie qui ferait que 70% de la population en serait mécontente. De plus il n’y aurait pas d’intérêt pour l’Union Européenne de voir entrer la Russie car il y a en ce moment même en Russie des trafics de drogue. »

- Dimitri, élève russe : « La Russie n’a pas intérêt à entrer car elle est assez forte toute seule, grâce à l’abondance de ses matières premières. Mais il est vrai qu’il y aurait des effets positifs à l’intégration. »

* Est-ce que, avec la montée des Pays Emergents, la Russie ne devrait pas entrer dans l’Union Européenne ?

- Cyril, élève russe : «Tout dépend de la vitesse de l’émergence et de la vitesse à laquelle L’U.E veut permettre cette intégration. »

- Cyril, élève russe : « Que serait l’intérêt de la Russie à entrer dans l’Union Européenne ? »

- Paul, élève français: « Le rôle de la Russie est de moins en moins important tant économiquement que politiquement. Il y a une nostalgie de la grande Russie. C’est un pays en déclin. »

- Ania, élève russe : « Moscou et St Petersbourg sont à part et l’ensemble de la Russie ne se sent pas concerné par l’Europe. L’Europe veut-elle, elle, l’intégration de la Russie ? »

- Tangui, élève français : « L’Europe accepterait toute possibilité de s’élargir au maximum. »

- Alexandre, élève russe : « L’Europe acceptera la Russie avec des exigences qui ne pourront jamais être atteintes. La Russie n’est pas en mesure de satisfaire les exigences de l’U.E, ni sur le plan social (ex : salaires, financement du système éducatif), ni sur le plan des droits de l’homme.

- Valentin, élève russe : « Le désir de l’Europe ne serait pas plutôt de faire main basse sur les matières premières russes, à savoir le pétrole ? »

- Sonia, élève russe : « Le contact plus étroit avec les pays de l’U.E permettrait à la Russie, au contraire, d’améliorer l’exploitation de ses ressources. J’ai une idée principale : grâce à l’échange, le contact aves les pays européens, la situation pourrait s’améliorer (notamment grâce aux lois). »

* Que pensez vous de votre la liberté d’expression en Russie ?

- Cyril, élève russe, (regardant derrière et à côté de lui) : « En ce moment ma liberté de parole est la même qu’en 1936 (note du club: à l’époque des Grandes purges staliniennes). L’actuel Premier ministre Vladimir Poutine et le Président Dimitri Medvedev connaissent parfaitement le passé soviétique et ne cherchent que la propagande ; les médias sont totalement inféodés. »

- Alexandre, élève russe, souhaite donner des exemples : « La guerre avec la Géorgie (l’entrée des troupes russes en Géorgie). Les évènements n’ont été éclairés que par la presse russe mais seulement celle de la Géorgie (soutenue par la puissance américaine).

Fin de l'entretien, malheureusement, à cause de la cloche..Peut-être rendez-vous bientôt, grâce à Internet.